Compte-rendu de lecture : Trop crépues ? d’Aurélie Louchart

Il y a quelques temps, je suis allée en librairie dans le but d’acheter un livre précis sur les cheveux crépus. La libraire ne l’avait pas en stock et a dû le commander, mais en attendant, elle m’a recommandé Trop Crépues ?, écrit par la journaliste Aurélie Louchart. Je vous l’avoue, je n’en avais jamais entendu parler, pourtant, cet ouvrage mérite vraiment qu’on s’y intéresse. Il retrace l’histoire du cheveu crépu et entreprend d’expliquer pourquoi il est méprisé et sans cesse tourné en dérision. Voici ce que j’en ai pensé.

Une bonne entrée en matière

Ce livre est relativement court et facile à lire. Et pour les non-initiés, c’est plutôt une très bonne chose. L’auteure est blanche. Oui, on s’en fiche. Sauf que, le fait qu’elle ait eu à tout découvrir du sujet est un avantage. C’est-à-dire que c’est un miroir pour les lecteurs qui ne connaissent RIEN à l’histoire du cheveu crépu. On se sent proche de l’auteure, on n’est pas perdus pendant la lecture, on a les mêmes réactions, les mêmes étonnements, les mêmes références et on fait les mêmes découvertes :

« J’ai appris que des millions d’Afro-descendantes s’enduisaient la tête toutes les 8 à 10 semaines d’un produit dont je me sers pour déboucher mes canalisations, et que si leurs aïeux ont commencé à agir ainsi, c’est à cause des Blancs, qui ont stigmatisé le cheveu crépu durant l’esclavage ». Page 7

Voilà, c’est très clair, les bases sont posées. Alors que la problématique du cheveu crépu est encore assez confidentielle, et qu’elle n’existe finalement que pour les principaux intéressés (ceux qui les portent), ce livre la rend accessible, la met à la portée de tous. Esclavage, colonisation, période post coloniale : il reprend les choses depuis le début pour expliquer la stigmatisation du corps noir et le désamour du cheveu crépu.

Les différentes parties de l’ouvrage sont bien organisées, tout s’enchaîne parfaitement. Le livre est jonché de références culturelles connues de tous, de citations bien choisies et de petits encarts éclairants qui, par exemple, nous relatent de premier défrisage de Malcolm X, expliquent ce qu’est le big chop* ou bien qui est Madam C.J Walker, la première femme millionnaire des État-Unis qui fit fortune grâce au défrisage.

Par le prisme du cheveu crépu, Aurélie Louchart aborde le racisme, le féminisme, la vision de la féminité, l’intégration… Finalement, elle dépeint la société dans laquelle nous vivons et prouve bien que le cheveu crépu est politique. C’est-à-dire qu’il est le symbole de luttes passées et présentes et qu’il est porteur de symboles et de stigmates qui vont bien au-delà de la simple considération capillaire et qui sont toujours handicapantes de nos jours : le cheveu crépu est encore vu comme mal entretenu, indiscipliné, sale, négligé, sauvage…

« De prime abord triviale, la question capillaire illustre les problématiques post coloniales et féministes avec lesquelles les femmes de débattent : le racisme, la définition étriquée de la beauté et du féminin, la respectabilité exigée de ceux qui ne sont pas du « bon » côté de la ligne de couleur, la complexité de la construction d’une identité. Les cheveux crépus ne sont pas un sujet « de Noirs ». Ils parlent de la société dans laquelle nous souhaitons vivre, de ses valeurs et des relations qui se nouent entre ses membres. » Page 12

L’auteure commence par aborder l’esclavage et les débuts du défrisage, puis parle des années 20, du Black Power et enfin du mouvement nappy**, né au milieu des années 2000 aux États-Unis. Elle retrace avec efficacité l’historique de la détestation du cheveu crépu et prouve que cela perdure encore de nos jours. La réflexion menée est aussi utile pour les porteurs de cheveux crépus, qui peuvent enfin comprendre pourquoi leurs cheveux sont un « problème » depuis leur plus jeune âge (quelque chose de souvent très intériorisé), mais aussi pour les autres, qui doivent comprendre quels mécanismes sont à l’œuvre et à quel point la société est excluante sur ce point :

« Fin mars 2015, dans Public, la coupe nappy de la chanteuse Solange Knowles est comparée à des « dessous de bras ». En avril 2015, c’est Voici qui attaque Omar Sy et son afro avec un article titré « Il frise le ridicule » : Omar a dû accepté de se coltiner une coiffure assez terrifiante, avec cette boule à la Jackson Five, il devrait faire rire les petites nenfants, c’est la coupe à la grimace ! » Page 85

Trop crépues ? est rempli d’exemples parlants tels que celui-ci. C’est d’une efficacité redoutable et une excellente entrée en matière pour ceux et celles qui désirent comprendre pour quoi le cheveu crépu est caché, dévalorisé, moqué, détesté. Si vous en doutez, si vous pensez que le cheveu crépu est un faux problème, cette lecture passionnante vous prouvera le contraire de façon limpide.

Je me suis reconnue

Si vous êtes dans une phase de réflexion concernant vos cheveux, que vous hésitez à passer par la case big chop*, je vous recommande la lecture de cet ouvrage. Avec justesse, Aurélie Louchart raconte l’expérience de ceux et celles qui n’entrent pas dans les cases. À plusieurs reprises, je me suis reconnue :

«  Toutes les femmes noires qui ont aujourd’hui 25-30 ans ont grandi dans un monde où l’on valorisait seulement les femmes blanches aux cheveux lisses. » Page 58

Elle raconte l’enfance, les petites expériences de vie, les désillusions et le sentiment d’exclusion de ceux et celles qui n’ont aucun modèle ou qui ne sont jamais représentés dans les magazines, à la télévision, dans les publicités et qui sont donc poussés à modifier ou à cacher leur chevelure non réglementaire coûte que coûte :

« Aucune héroïne Disney n’est noire. À part celle de la Princesse et la Grenouille : il aura fallu attendre 2009 pour qu’elle existe, et le personnage passe la majorité du film sous l’apparence d’un batracien. » Page 59

À grands renforts d’exemples de films, de séries, de témoignages de personnalités connues de tous, l’auteure nous explique d’où vient le sentiment discriminant que ressentent les personnes qui portent des cheveux crépus. Elle évoque le voyage capillaire et la renaissance que constitue le big chop*. Étant passée par là, j’ai été particulièrement touchée par ce passage, qui fait bien comprendre que le big chop*, ce n’est pas qu’une histoire de cheveux :

«  Les femmes noires retournées au naturel après des années de tissage et/ou de défrisage affirment qu’elles ont le sentiment d’avoir passé un cap. Elles évoquent ce sentiment de paix intérieure, de fidélité à elles-mêmes. Comme si un équilibre rompu avait été rétabli. » Page 160

Il est émouvant, et important, de voir son expérience écrite noir sur blanc. Ainsi, elle devient réelle, valide. On se sent moins seul et on réalise aussi, malheureusement, que la discrimination n’est possible que parce que tout un système l’entretient… Aurélie Louchart décortique longuement le mouvement nappy**, passionnant et complexe, qui prône le retour au cheveu naturel. Débarrassées de leurs tissages et du cercle infernal du défrisage, les femmes qui en sont adeptes souhaitent embrasser leur vraie nature, reconquiert leurs corps et défient les standards de beauté qui leurs sont imposés pour établir leurs propres règles du jeu.

Un ton rafraîchissant et impactant

De la franchise ! Si j’ai beaucoup aimé ce livre, c’est aussi pour son franc parler et ses réflexions sans concession. Le problème y est pris à bras le corps. Aurélie Louchart ne prend pas de gants, n’a pas peur d’utiliser le mot « racisme », et de mettre des vrais mots sur les maux.

« Au XIXème siècle, la production de savoir sur ce continent n’a servi qu’à renforcer et à rendre permanentes les conceptions premières qu’en avait l’Occident. L’Afrique est présentée comme un Autre à la fois menaçant, exotique, barbare et primitif. Le continent doit toujours être soit craint, soit contrôlé. La culture européenne se renforce et précise son identité en se démarquant d’une Afrique qu’elle prend comme forme inférieure d’elle-même. » Page 45

Elle ne craint pas de regarder le problème en face et évoque l’esclavage, la colonisation, la haine du cheveu crépu et le mal-être des femmes noires sans langue de bois. Cet aspect a son importance car elle aide le lecteur à comprendre, à grandir, sans le ménager.

Avant de faire mon big chop, j’ai lu « Peau noire, cheveu crépu, l’histoire d’une aliénation », de la sociologue Juliette Sméralda. C’est ce livre qui m’a sauvé du défrisage, m’a libéré de mon aliénation, mais, aussi intéressant soit-il, il est assez technique. Celui d’Aurélie Louchart est autrement plus accessible. Le ton est frais, dynamique, elle s’interroge, rien n’est figé. Pour autant, elle ne se gêne pas pour nous balancer nos quatre vérités :

« Si vous êtes noir ou maghrébin et que vous cherchez un travail ou un appartement, vous aurez quand même étrangement l’impression que la couleur de peau existe. Mais vous êtes probablement paranoïaque. Il en va de même pour les canons de beauté. On fait comme si le modèle de beauté dominant n’avait pas de couleur et était atteignable par tous. En réalité, on a sacrément plus de chance d’atteindre ce modèle si on est blanche… » Page 55

La société française discrimine et il faut que des voix s’élèvent pour faire entendre cette vérité. Je me réjouis qu’une femme blanche ait pris la plume pour s’exprimer sur ce sujet. En effet, les personnes noires et racisées ne gagneront pas le combat de l’égalité sans le concours actif des personnes blanches :

« Pour moi, les questions posées dans cet ouvrage concernent toute la société française, et pas seulement les femmes noires. Ces problématiques sont nées et évoluent dans les interactions entre Noirs et Blancs. Les Noirs peuvent déconstruire, réfléchir se battre autant qu’ils le veulent, si du côté des Blancs une réflexion n’est pas également menée, la lutte sera plus difficile (comme pour les questions féministes, si les hommes ne s’investissent pas). Or, il s’agit d’une lutte pour une société plus juste. Pourquoi devrait-elle être la seule responsabilité des Noirs ? Cela nous concerne tous. » Page 175

Pour ma part, je remercie sincèrement Aurélie Louchart pour son travail, ses réflexions, ses recherches, sa volonté de comprendre. Merci d’ajouter cette pierre à l’édifice. Le chemin est encore long et toutes les bonnes volontés sont les bienvenues. Ce livre n’est pas et ne doit pas être destiné à une niche. Il doit être mis entre toutes les mains. Vous l’aurez compris, je vous recommande chaudement la lecture de cet ouvrage nécessaire. Toi qui n’y connais rien au sujet et qui veux en savoir plus sur un important problème de société, toi qui pense à revenir au naturel, et toi qui t’intéresse à l’histoire du cheveu crépu :  lis puis diffuse !

Vous l’avez lu ? Dites-moi en commentaire ce que vous en avez pensé !

*Big chop : « la grande coupe » en français.  Consiste à couper ses cheveux défrisés en ne gardant que les racines. On a donc les cheveux très courts en attendant de voir repousser ses cheveux naturels.
**Nappy : contraction de « natural and happy » (naturelle et heureuse).

2 commentaires sur “Compte-rendu de lecture : Trop crépues ? d’Aurélie Louchart

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